Quand j’ai ouvert l’enveloppe, j’ai cru à un énième avis communal. Mais non : nous apprenions que nos terrains étaient désormais voisins d’un « site stratégique d’intérêt minier ». L’avertissement venait de la préfecture. Sobre. Aucune explication immédiate. Juste l’essentiel : un changement de statut, et un repreneur. Puis, le silence.
Un filon ancien, un regain d’intérêt nouveau
Le sous-sol breton, réputé pauvre en minerais d’importance, aurait-il caché depuis longtemps un secret bien gardé ? Sur le terrain, près de Saint-Servais dans les Côtes-d’Armor, impossible de repérer à l’œil nu ce qui déclenche aujourd’hui l’intérêt de l’État. Car c’est bien un filon de platine — ou plus précisément une anomalie géologique contenant des traces exploitables — que les autorités viennent de classer comme stratégiquement sensible, au titre du décret RGMI de 2023 (Ressources Géologiques à Maintien d’Intérêt). Et ce site vient tout juste de changer de mains.
Un rachat discret mais aux répercussions locales
L’entreprise minière franco-canadienne MinérAlpes Group, jusque-là spécialisée dans les terres rares du sud de la France, a confirmé avoir acheté début août l’ensemble des droits miniers associés au site breton. L’opération, légalement enregistrée via une déclaration au registre minier national, n’a pas nécessité d’information en amont des propriétaires de surface. Le terrain, déjà sous-exploité et morcelé entre plusieurs fermes, restait en apparence agricole. Mais ce que les agriculteurs n’ont pas digéré, c’est la manière dont ils l’ont appris.
« On a reçu ça par courrier, comme si c’était rien. Aucun fonctionnaire n’est venu nous en parler, pas une réunion d’information. Et pendant ce temps-là, nos terres prennent de la valeur sans qu’on sache pourquoi. » — Alain Petiot, éleveur voisin
Un statut stratégique aux effets immédiats
Le classement du site comme exploitabilité stratégique change la donne : selon la loi Giraud 2021 sur les ressources critiques, l’État peut désormais limiter les cessions foncières sur les zones entourant le site et déployer des aménagements spéciaux sans accord explicite des propriétaires. Surtout, le classement protège MinérAlpes d’un éventuel recours en restriction d’activité économique locale pour au moins dix ans.
Voici ce que cela signifie concrètement :
- Interdiction éventuelle de creuser ou d’aménager à moins de 500 mètres du périmètre sans validation préfectorale
- Gel de certaines transactions immobilières en zone périphérique
- Obligation d’information des services de l’État pour toute cession de droit de passage
Peu de platine, mais à haute valeur économique
À ce stade, ni l’État, ni MinérAlpes ne parlent d’un gisement exploitable à court terme. Les experts interrogés évoquent plutôt un contexte où les besoins mondiaux en platine, utilisé notamment dans les catalyseurs d’hydrogène, rendent chaque trace potentielle économiquement intéressante. En 2025, la demande mondiale dépasse toujours l’offre. Et la raréfaction sud-africaine pousse à réévaluer des sites oubliés sur le sol européen.
Indicateur | Valeur 2025 |
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Demande mondiale | 7,96 millions d’onces |
Production minière prévue | -6 % par rapport à 2024 |
Cours du platine (moyenne) | 1 237 dollars l’once |
Une transparence en question
Le ministère de l’Industrie a confirmé après nos demandes l’existence d’un rapport géologique de 2022 sur le site de Saint-Servais. Mais ce dernier, classé « à diffusion restreinte », n’est pas accessible au public. Seuls les élus locaux y ont eu droit, en conférence fermée. Certains commencent pourtant à poser des questions au Sénat. Sur place, la mairie parle de « découverte précipitée ».
« Nous n’avons pas de capacité technique pour encadrer ce genre de projet, ni de visibilité sur les impacts. On doit exiger une étude d’impact complète. Et surtout, de l’information. » — Maire de Saint-Servais (qui a demandé l’anonymat)
Et maintenant ?
Le calendrier reste flou. MinérAlpes indique vouloir débuter des mesures géotechniques dès l’automne, sans engager pour l’instant de forage ni d’extraction. Mais la tension monte parmi les habitants. Plusieurs coopératives agricoles s’organisent pour comprendre les implications du statut stratégique. Des collectifs demandent des garanties sanitaires et hydrogéologiques.
Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas tant la valeur stratégique du platine. C’est ce qu’elle autorise comme pratiques. L’économie silencieuse de l’État minier continue de se jouer dans les marges, souvent éloignée du quotidien des gens. Et pourtant, elle bouleverse déjà leurs paysages, leurs contrats et leur avenir foncier.