Le Massif central, terre de moyenne montagne et de volcans éteints, pourrait bien devenir l’épicentre d’un tournant stratégique pour la France : celui de la souveraineté énergétique. Un gisement de lithium, récemment réévalué, fait parler de lui jusque sur les plateaux où paissent encore tranquillement les vaches de la commune d’Échassières, dans l’Allier. Selon certaines estimations internes non confirmées publiquement, la valorisation du site atteindrait 36 milliards d’euros, en croisant les volumes exploitables et les cours observés sur les marchés internationaux. Une manne colossale… à laquelle les habitants ne s’attendaient pas.
Une mine sous les pieds, un silence en surface
L’histoire commence comme tant d’autres en France : un projet industriel discret dont les retombées secouent une région. Le groupe Imerys a remis en marche ses études géologiques sur la pegmatite située sous les collines de Beauvoir. Initialement prévu pour une exploitation modeste, le potentiel du gisement s’est, au fil des mois, métamorphosé en déclaration d’intérêt stratégique européen. Aujourd’hui, il s’agirait d’entreprendre l’extraction d’un million de tonnes d’oxyde de lithium sur 25 ans — de quoi alimenter 700 000 véhicules électriques par an, selon l’industriel.
Mais sur place, le réveil a été brutal. Entre le printemps et l’été, les conclusions techniques se sont répétées dans des réunions feutrées. Et à mesure que les chiffres s’emballaient, les agriculteurs, eux, se sentaient mis à l’écart. L’exploitation prévue passerait sous les pâturages.
« Personne ne nous a consultés, rien. On a appris ça au détour d’un tract. Et encore, même là, ça ne parlait pas de milliards d’euros. Juste d’un ‘projet minier’ », me confie Paul B., éleveur à Saint-Bonnet-de-Rochefort. « Mon fils voulait reprendre, mais avec ce qui s’annonce, on ne sait pas où on met les pieds. »
Les coulisses d’un projet industriel
Contacté, Imerys se veut rassurant. Le groupe met en avant un projet techniquement « propre », souterrain, nécessitant peu d’eau, avec un coût de production estimé entre 7 et 9 euros par kilo — très compétitif face aux importations chinoises ou australiennes. Le site fonctionnerait majoritairement sous terre, entre 75 et 400 mètres de profondeur.
Voici les principales caractéristiques du projet Emili, compilées à partir de documents techniques internes :
Élément | Détail |
---|---|
Lieu | Échassières, Allier (03) |
Investissement | 1,05 milliard € |
Production annuelle prévue | 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium |
Durée de l’exploitation | 25 à 30 ans |
Volume de roche extrait | 100 tonnes par tonne de lithium |
Emplois générés | 1 000 (directs et indirects) |
Valorisation économique : entre spéculation et réalité
L’estimation à 36 milliards d’euros n’est pas officielle. Mais en croisant les données disponibles, une valeur brute se dessine. À 80 000 €/tonne d’hydroxyde de lithium sur le marché 2023, le minerai extrait sur 25 ans pourrait représenter plus de 68 milliards € de chiffre d’affaires théorique. Retirons les coûts, les taxes, la transformation, la logistique, et l’ordre de grandeur retombe — mais reste colossal.
En coulisses, certaines collectivités s’interrogent déjà sur la « rente minière » et la redistribution des bénéfices locaux. Mais pour les riverains, les regrets dominent.
Un débat public à reculons
Bien que le projet Emili ait été encadré par un débat public sous l’égide de la CNDP, les réunions n’ont pas dissipé les doutes. Une partie de la population estime avoir été consultée trop tard, dans des conditions peu claires. Plusieurs collectifs se sont constitués pour réclamer une transparence accrue sur les retombées environnementales, l’usage de l’eau et la pollution des sols.
« Ils parlent de souveraineté, de voitures propres, mais ici c’est nos prairies, notre nappe phréatique. Demain ça va changer quoi pour nous, à part le paysage ? », poursuit Paul B., amer. « Et si c’est 36 milliards, alors pourquoi on voit rien venir ? Ni pour nos écoles, ni pour les routes ? »
Les points de tension montent
- Usage des ressources en eau pour la transformation chimique
- Transports de matériaux entre sites par camions ou voies ferrées
- Risques de poussières et de fuite de sulfates
- Recomposition du foncier et enlèvement de terres agricoles
Ces enjeux, qui devraient devenir centraux à l’approche de la construction de l’usine industrielle prévue à Montluçon d’ici 2028, sont désormais sur la table des élus locaux. Mais l’écart reste fort entre la dimension stratégique que revendique Paris et le sentiment d’abandon perçu à Échassières.
Des incertitudes sur la gouvernance locale
Qui décide de l’implantation ? Comment répartir les bénéfices ? Quelle somme reviendra aux communes impactées ? Jusqu’ici, les réponses tardent. Plusieurs maires ont exprimé leur frustration lors des réunions d’information, regrettant un déficit de clarté du promoteur industriel et une absence de calendrier précis pour la distribution des taxes locales générées.
À la préfecture, on confirme qu’une mission de coordination avec les élus est en cours, dans le cadre du comité de pilotage régional. Mais selon nos informations, aucune enveloppe chiffrée n’a encore été présentée aux représentants locaux.
Une richesse difficile à habiter
Le sol d’Auvergne recèle peut-être un levier précieux pour la transition énergétique de l’Europe. Mais dans le Massif central, l’annonce fracassante d’un gisement aux milliards estimés n’a pas su combler le silence initial des autorités. Certains y verront un progrès industriel, d’autres une dépossession douce.
Entre la promesse d’une matière stratégique et la réalité d’un territoire modelé par les générations, le chantier ne fait que commencer. Si ce lithium vaut bien 36 milliards, alors la question aujourd’hui n’est plus « combien », mais « pour qui ».