« On nous a rachetés nos terres sans nous voir » un gisement de thorium réquisitionné pour la recherche

Paul Emond
Paul Emond
Journaliste indépendant pour coursdesmetaux.fr
Une réquisition inattendue, des gisements méconnus, et des habitants laissés sans réponse : dans les Vosges, plusieurs familles dénoncent un rachat de leurs terres jugé opaque. En toile de fond : un minerai rare et controversé, le thorium.

Dans un hameau reculé près de Saint-Dié-des-Vosges, les panneaux « Propriété privée » ont beau tapisser les entrées du bois communal, plus personne ne sait précisément qui détient désormais les terrains. Des mois après des propositions d’achat discrètes, plusieurs habitants racontent avoir vu apparaître des engins de forage sur des parcelles qu’ils pensaient toujours leur appartenir.

Un minerai discret au cœur d’un litige

Ce qui aurait pu passer pour une simple opération foncière se révèle bien plus complexe. Selon plusieurs sources locales et documents cadastraux que j’ai pu consulter, des terrains situés dans une ancienne zone granitique ont été récemment acquis par une société de droit public liée à la Direction générale de l’armement (DGA), sous couvert de recherches géologiques « stratégiques ».

« On nous a rachetés nos terres sans nous voir », m’a confié Jean-Marcel Fournier, 68 ans, éleveur à la retraite dont la famille possède des terres forestières depuis trois générations.

« J’ai reçu une lettre d’indemnisation, sans aucune explication. Ni visite, ni expertise. Je n’ai su qu’après, par un gars de la mairie, que c’était pour un ‘projet militaire’. C’est notre coin, c’est pas un champ d’essai. »

En cause : un gisement supposé de thorium, un minerai radioactif connu pour ses propriétés énergétiques, et étudié notamment dans le cadre de la filière nucléaire du futur. Ce métal, où la France possède des réserves très limitées, refait régulièrement surface dans le débat scientifique. À leur insu, les habitants pourraient bien se retrouver voisins d’un site test classifié.

Investigation sur la réalité du gisement

Mais que vaut réellement ce minerai dans le sous-sol vosgien ? D’après les données de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la France ne compterait que 1 000 tonnes de réserves de thorium, contre 846 000 pour l’Inde. La région Grand Est n’a jamais été identifiée comme une zone d’importance géologique à ce titre.

Néanmoins, d’anciens sites miniers d’uranium peuvent contenir des traces de thorium, comme l’indique une étude du BRGM datant de 1987. C’est précisément dans ces zones, jugées autrefois peu rentables, que ces achats fonciers se seraient concentrés :

  • Ancien district minier de Senones
  • Forêt domaniale de Saales
  • Ancienne carrière des Quatre-Vents

Le ministère de l’Économie affirme qu’« aucun permis minier en lien avec le thorium n’est en cours », et aucun titre n’est recensé au cadastre minier. Officiellement donc, aucune extraction. Mais plusieurs forages discrets ont été observés par les riverains ces derniers mois.

L’intérêt stratégique derrière les hectares rachetés

La France conserve à ce jour 8 500 tonnes de thorium, majoritairement stockées à La Rochelle et au centre de Cadarache. Ces ressources sont issues d’anciens programmes industriels, aujourd’hui gelés. Pourtant, en pleine crise énergétique et face au regain d’intérêt chinois pour cette filière, une réactivation des recherches en laboratoire est bel et bien en cours.

C’est dans ce contexte que le CEA, avec le soutien du CNRS, pilote un programme de recherche sur les réacteurs à sels fondus à base de thorium baptisé MSFR. Officiellement, seules des modélisations et expérimentations en laboratoire sont prévues. Mais de nouveaux sites de prélèvement, en lien avec la DGA, seraient requis pour affiner les données terrain selon un chercheur que j’ai pu joindre hors micro.

Comparaison des stocks et réserves mondiales de thorium

Pays Réserves estimées (en tonnes)
Inde 846 000
Brésil 632 000
États-Unis 595 000
France 1 000

Des inquiétudes locales et une communication absente

Pour les habitants, le silence des autorités reste le point le plus sensible. Plusieurs maires du secteur affirment ne pas avoir été informés de la nature exacte des acquisitions. « C’est flou, volontairement flou », résume l’un d’eux sous couvert d’anonymat. Le préfet s’est borné à évoquer une « mission topographique ». Le flou alimente l’inquiétude.

Jean-Marcel Fournier, lui, ne décolère pas :

« S’ils veulent faire des essais, qu’ils aient au moins la décence de prévenir. J’ai un petit-fils qui joue encore là à construire des cabanes. Vous voulez quoi, qu’on devienne des cobayes ? »

Une affaire plus géopolitique qu’elle n’y paraît

La crainte d’une implication étrangère, notamment de la Chine — régulièrement accusée de capter discrètement des ressources critiques — est omniprésente sur les réseaux sociaux. Pourtant, aucune donnée ne corrobore la moindre cession à des intérêts chinois. Le ministère de l’Économie a officiellement déclaré qu’il n’existe aucun accord ou exploration impliquant Pékin.

Reste que le regain d’attention autour du thorium s’explique aussi par sa connotation géopolitique : un combustible alternatif à l’uranium qui pourrait, à long terme, bouleverser les équilibres énergétiques.

Des terres, des hommes et des zones d’ombre

À défaut d’une mine de thorium à grande échelle, la France semble vouloir conserver la main sur toute trace de ce minerai rare, par précaution stratégique. Mais cette stratégie, discrètement pilotée depuis Paris, laisse un goût amer sur le terrain.

Des dizaines de familles réclament désormais des clarifications, voire l’annulation de certaines procédures de vente. Quelque chose a été pris à ces gens, bien au-delà de la terre sous leurs pieds : leur droit à savoir ce qui se joue, là, chez eux.

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