Il avait la taille d’un plan cadastral oublié, jauni, avec des traits à l’encre diluée. Une carte qui, au premier regard, semblait tout droit sortie du siècle passé. Et pourtant, elle a circulé. En douce. De la main d’un ingénieur à celle d’un postier amateur de minéralogie. D’un maire au bord de la retraite à un entrepreneur pressé. Ce document, murmuré à voix basse comme un jeton de secret, pointait vers les contreforts du Ballon d’Alsace. Non loin de Château-Lambert, un hameau encaissé dans les Vosges. Une croix tracée à l’encre rouge. « Une carte secrète circulait », raconte aujourd’hui Gérard Kessler, un ancien géologue des Houillères qui a retrouvé sa trace dans une vente de succession.
Un passé qui remonte à la surface
La carte situait précisément un réseau ancien de filons de quartz et de pegmatites, encaissés dans la syénodiorite, ce granite sombre familier de ceux qui connaissent le massif. Les archives géologiques nationales, contactées discrètement, ont confirmé : ces structures correspondent au gisement historique de molybdène de Château-Lambert.
Exploitée de manière artisanale à partir du XIXe siècle, la mine Saint-Georges reste, à ce jour, la seule véritable exploitation primaire de minerai de molybdène jamais réalisée en France. Sa fermeture, consécutive à la baisse des cours mondiaux et à des enjeux logistiques, avait laissé le site dans un semi-oubli. Mais les données géologiques n’ont jamais menti : le sous-sol, lui, est resté riche.
« On savait que ça valait quelque chose, mais ce n’était pas rentable à l’époque, raconte Gérard Kessler. Aujourd’hui, avec la pression sur les terres rares et les nouvelles normes industrielles, tout le monde revient dessus. »
Un métal stratégique au cœur des tensions
Le molybdène n’est pas un métal glamour. Pourtant, il est essentiel dans des alliages d’acier haute résistance, utilisés dans l’armement, l’aéronautique, l’industrie pétrolière et surtout, les nouvelles infrastructures d’énergies renouvelables. Ses propriétés antioxydantes et sa haute résistance thermique en font une ressource précieuse, convoitée par les pays cherchant à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement stratégiques.
De Pékin à Washington, le molybdène est désormais jugé « critique ». En 2024, son cours a bondi de 38%, dopé par la reprise industrielle en Asie et la guerre des approvisionnements post-COVID. L’annonce non officielle d’un potentiel gisement exploitable en France n’est donc pas passée inaperçue.
Spéculation et tensions locales
Dans la petite vallée de la Moselle, les effets ont été rapides. Plusieurs terrains, auparavant classés bois ou friches, ont vu leur valeur quadrupler en quelques mois. Certains jeunes agriculteurs ont été approchés pour céder leurs parcelles. Une société récemment immatriculée à Mulhouse, Aurifer Métaux, a déjà racheté trois lots mitoyens du site supposé.
Parcelle | Surface (ha) | Acheteur | Date d’acquisition |
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CL-214 | 1,8 | Aurifer Métaux | 12/06/2025 |
CL-219 | 0,6 | Particulier (non communiqué) | 04/07/2025 |
CL-217 | 3,2 | Aurifer Métaux | 15/08/2025 |
À l’échelle communale, le sujet divise. Si certain·es y voient une manne d’investissements et de relance, d’autres dénoncent le retour d’une logique extractiviste étrangère aux pratiques écologiques du territoire.
Ce que disent les analyses
J’ai pu consulter des notes internes d’anciens ingénieurs du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières). Leur estimation de la minéralisation reste prudente : les filons mesurent entre 30 cm et 1,20 m de puissance, et leur densité semble suffisante pour envisager une reprise d’exploitation à petite échelle, par méthodes souterraines allégées.
Le principal filon recensé contient en moyenne 0,52% de molybdénite exploitable, accompagné de traces de chalcopyrite. Les tests sur les haldes anciennes laissent également entrevoir une récupération secondaire via recyclage des déchets miniers précédents.
Les autres pistes autour du massif
- Maxonchamp (Vosges) : 12 km à vol d’oiseau, ancienne mine à ciel ouvert.
- Houppach (Haut-Rhin) : gisement reconnu mais jamais exploité industriellement.
- Ballon d’Alsace Occidental : anomalies géochimiques en cours d’étude.
Vers un retour de l’exploitation minière en France ?
Cette découverte ravive le débat sur la souveraineté minérale du pays. Le gouvernement réfléchit à une stratégie nationale sur les métaux critiques. Mais relancer une mine en France, même à petite échelle, nécessite des années d’études, de concertation et de dépollution préalable.
Pour l’heure, la « carte secrète » aura eu un effet bien concret : mettre la lumière sur un vieux filon oublié et réveiller la mémoire géologique d’un territoire. Quant à savoir si les machines reviendront mordre la roche, cela tient autant du sous-sol que des lignes budgétaires.