Massif armoricain : un gisement de nickel-cobalt “batteries” estimé à 27 milliards d’euros, la route sature déjà d’investisseurs étrangers

Paul Emond
Paul Emond
Journaliste indépendant pour coursdesmetaux.fr
Des convois inhabituels, des hélicoptères privés et des silhouettes d'affairistes discrets : autour de Loc-Envel, en Bretagne, les rumeurs s’accumulent. Un mystérieux gisement dans le sous-sol armoricain excite les ambitions depuis plusieurs mois.

Un flux inhabituel de véhicules de location aux plaques étrangères sillonne depuis quelques semaines les départementales sinueuses du Trégor. Entre les vallées boisées et les hameaux paisibles, les habitants remarquent des mouvements peu communs. « Ils viennent voir quelque chose », soupire un riverain de Plouaret. Ce quelque chose, ce serait un gisement jusque-là passé sous les radars des grandes cartes géologiques : une poche de nickel et de cobalt logée à quelques centaines de mètres sous les granits du Massif armoricain.

Un habitat géologique inattendu

Les premières alertes remontent à avril. Selon plusieurs sources croisées, une campagne de prospection privée aurait mis en évidence des concentrations significatives de nickel et cobalt dans une zone de 300 km² entre Loc-Envel et La Roche-Jaudy. Ce cobalt est prisé pour les batteries lithium-ion, qui équipent voitures électriques, téléphones et équipements militaires.

Le nickel, lui, renforce électrodes et cathodes pour soutenir la transition énergétique. Or, rares sont les sites européens combinant les deux minéraux dans des teneurs exploitables. Surtout sous licence française.

« Nous avons recensé des anomalies géochimiques qui dépassent les seuils habituels. Le plus surprenant reste la pureté apparente de certains échantillons », témoigne un ingénieur géologue ayant travaillé sur un relevé discrètement financé par un consortium privé. « Si ces indications se confirment sur plusieurs forages, on parle d’un gisement majeur. »

Des investisseurs qui saturent la route

La perspective d’un gisement stratégique au cœur d’un territoire politiquement stable a attiré une dizaine d’acteurs dans les trois derniers mois : fonds miniers australiens, holdings métallurgiques sud-coréens, sous-traitants allemands de la voiture électrique. Tous cherchent à positionner une offre. À tel point que même la préfecture des Côtes-d’Armor se dit surprise par « l’intensité soudaine des demandes de consultation cadastrale ».

Dans les couloirs du ministère de l’Économie, un chiffre circule en interne : 27 milliards d’euros. Il s’agirait de l’estimation brute calculée à partir des projections d’extraction sur vingt ans, dans le cas d’une teneur confirmée et d’une exploitation à ciel ouvert ou par forage dirigé. Une telle somme aurait de quoi repositionner la France dans le club des États producteurs de métaux critiques.

Une estimation contestée en coulisses

Mais derrière l’emballement, des voix s’élèvent. Car pour l’heure, aucune autorisation d’exploration minière n’a été officiellement délivrée dans cette zone pour du nickel ou du cobalt. L’unique Permis Exclusif de Recherche (PER) en vigueur dans le secteur concerne des traces d’étain et de tungstène, héritées d’exploitations du XIXe siècle, et attribuées à la société Variscan Mines, aujourd’hui en sommeil.

Plusieurs experts mettent en garde contre un amalgame entre ces travaux et les spéculations actuelles autour du nickel.

« Ce qui affole les investisseurs, c’est moins la réalité géologique que la rareté des places sûres dans lesquelles miser sur le nickel aujourd’hui, explique une source proche du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM). Le Massif armoricain coche toutes les cases : Europe, stabilité, voisinage du port de Brest. Les gens cherchent à placer, pas encore à produire. »

Entre attractivité et résistance locale

La commune de Belle-Isle-en-Terre a vu débarquer des représentants d’un groupe chinois en juillet, venus « étudier les infrastructures locales ». Un mois plus tôt, un hélicoptère badgé “OMV Resources” a brièvement stationné sur la base de Lannion, officiellement pour des raisons logistiques. En coulisses, chacun cherche une tête de pont.

Mais l’histoire minière de la Bretagne reste vive dans les mémoires. Le collectif Douar Didoull, fondé il y a une décennie pour s’opposer à l’exploitation d’une ancienne mine de tungstène, collectait déjà signatures et documents dès juin dernier.

  • Une réunion publique est prévue à Carhaix début septembre
  • Des élus locaux réclament des garanties sur la propriété des données géologiques
  • La députée écologiste Sophie Le Gall a interpellé Bercy en commission sur “la transparence des démarches en zone Natura 2000”

Le vrai potentiel des sous-sols armoricains

Si l’engouement prend un tour spéculatif, la question de fond reste entière : que contient vraiment le sous-sol armoricain ? D’après les archives du BRGM, la région possède une diversité géologique rare, mais de faible concentration en métaux rares. Un tableau synthétique issu des publications géoscientifiques de ces 20 dernières années permet de mieux cerner les pistes étudiées :

Zone Minerai détecté Anciens travaux Niveau actuel d’exploration
Loc-Envel Tungstène, étain Abandonnée en 1926 Permis expiré
Monts d’Arrée Cuprifère (cuivre) Forages < 20 m dans les années 1970 Sans suite
Huelgoat Or et arsenic Exploitation artisanale Aucune prospection en cours

Une fiction économique sans base solide ?

Pour l’heure, aucune donnée officielle n’a validé l’existence de reserves de nickel ou cobalt exploitables économiquement dans le Massif armoricain. Le chiffre de 27 milliards évoqué ne reposerait que sur des extrapolations marketing, intégrant à la fois les valeurs boursières du nickel et les besoins en batteries en Europe d’ici 2040.

Reste que cette rumeur agit comme une étincelle sur des marchés métallurgiques où l’instabilité mondiale rebat les cartes. D’ici quelques mois, une campagne de sondages géophysiques pourrait être lancée. Ce sera alors à l’État de trancher : protéger ou exploiter. Et à la population locale de se positionner.

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