Il faut dire que la scène avait de quoi attirer l’attention. Un ouvrier en arrêt net, les yeux rivés au sol, son collègue qui accourt, puis les chuchotements, les regards, les mouvements un peu trop nerveux autour d’une simple tranchée de voirie. C’est sur le chantier de réfection des canalisations de la rue Jules-Guesde, dans la petite commune de Saint-Paul-du-Mont, que tout a commencé.
Une veine bleutée sous la pelleteuse
Dans les premiers jours d’août, alors que l’entreprise Delcroix TP procède au terrassement régulier, des pierres d’un bleu métallique inhabituel sont remontées à la surface. L’éclat intrigue, la rumeur s’enflamme. Rapidement, les ouvriers s’agitent, certains glissent discrètement des cailloux dans leurs sacs à outils.
« On a vu sortir des cailloux bleus, on croyait que c’était du minerai précieux. Un des gars a dit que ça devait être du cobalt. Franchement, on pensait pas mal faire », m’a confié un membre de l’équipe, sous couvert d’anonymat.
L’éclat particulier de ces fragments laisse penser à une roche de valeur. Certaines applications populaires de reconnaissance de minéraux renvoient des résultats favorables : présence de cobalt possible, taux d’oxydation compatible. Quelques employés envoient des photos à des proches. Certains ne reviennent pas les mains vides le lendemain.

Une alerte discrète de la municipalité
Mais après quelques jours, les disparitions de pierres au fil du chantier deviennent trop visibles pour passer inaperçues. Le conducteur de travaux alerte la mairie. Le service technique municipal interrompt le projet temporairement le temps de procéder à une inspection géologique sommaire. Par souci de transparence, un agent de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) est appelé. Il apporte rapidement un éclairage utile.
Un filon… sans grand intérêt économique
Les échantillons prélevés ne sont pas sans cobalt, effectivement. Le sol argilo-métamorphique de cette zone possède par endroits des traces naturelles d’hétérogénite, un minerai contenant du cobalt et un peu de cuivre. Mais les concentrations détectées sont très faibles. Aucune rentabilité minière n’est envisageable.
Voici les données compilées par le géologue mandaté :
Composant | Concentration moyenne | Seuil d’exploitation industrielle |
---|---|---|
Cobalt (Co) | 0,15 % | 0,8 % |
Cuivre (Cu) | 0,3 % | 0,5 % |
Autres métaux | Non significatif | — |
Le terrain reste donc classé comme zone urbaine sans potentiel minier. Pourtant, cette perception n’est pas immédiatement partagée de l’autre côté de la barrière métallique du chantier.
Un rappel formel à l’ordre… et à la loi
Sans déposer de plainte, la commune a adressé une note aux représentants de l’entreprise, leur demandant de sensibiliser les ouvriers aux règles sur les biens appartenant au domaine public. De manière étonnamment efficace, plusieurs des petits « cailloux bleus » sont rapportés dans les jours suivants, via une boîte scellée collectée sur le site par les responsables.
La mairie insiste : « Toute matière issue de sols publics appartient à la collectivité. Son extraction non autorisée est assimilable à un vol », note simplement un courrier interne que j’ai pu consulter.
« On n’a rien caché, on a juste voulu comprendre ce que c’était. Mais s’il faut ramener, on ramène, c’est pas le Pérou », me lance un ouvrier, mi-amusé, mi-piqué par ce qu’il considère comme une réaction disproportionnée.

Du symbole plus que de la valeur
Si la valeur marchande des pierres est nulle, leur histoire l’est moins. Elle dit quelque chose d’un rapport trouble entre propriété collective et tentation individuelle, entre travail routinier et évènement inattendu qui bouleverse temporairement les équilibres.
En voici la chronologie simplifiée :
- 2 août : début des travaux de tranchée
- 4 août : premières découvertes des pierres
- 7 août : signalement municipal
- 8–12 août : prélèvements et analyses
- 13 août : restitution partielle des matériaux
Une fausse alerte révélatrice
Dans le fond, cette histoire de « cailloux bleus » n’est ni un scandale minier, ni une opération de pillage organisée. Mais elle montre à quel point l’apparition d’un objet singulier dans un environnement banal peut faire dévier un projet bien cadré.
Et laisse en suspens une question : ce terrain, même stérile du point de vue industriel, que révèle-t-il d’autre sous sa surface ?