« Ils ont signé un vendredi soir » un gisement de manganèse bloque l’accès à 47 hectares cultivés

Paul Emond
Paul Emond
Journaliste indépendant pour coursdesmetaux.fr
Un accord discret, signé un soir de fin de semaine, sème le trouble dans une commune rurale. Sur place, les agriculteurs s'interrogent : que vaut la terre face au minerai ? Une décision administrative change tout.

Un vendredi soir, sans tambours ni trompettes, la signature d’un accord entre l’État et une entreprise minière a redessiné les contours d’un village tranquille des Deux-Sèvres. Le papier est sec, la poussière soulevée par les premiers engins ne l’est pas encore. Au cœur du conflit : 47 hectares de terres agricoles, désormais inaccessibles en raison de la présence d’un gisement de manganèse classé stratégique.

Une signature discrète, un territoire verrouillé

À Saint-Paul-en-Bohème, petit village connu pour ses cultures céréalières, la surprise a été totale. Officiellement, la signature de l’arrêté n’a été rendue publique qu’après le week-end, lorsqu’un exploitant a trouvé une clôture cadenassée à l’entrée de sa propre parcelle. « Ils ont signé un vendredi soir », aurait confié Claude Mancet, agriculteur depuis trois générations.

« Je l’ai su le lundi. Personne ne m’a informé. J’ai perdu 32 hectares d’un coup. Mon blé était à maturité, j’allais moissonner. Maintenant, je peux regarder les épis sécher depuis la route. »

Le projet, conduit par la société minière MinéraDoubs, concerne un gisement de manganèse estimé à 2,3 millions de tonnes selon une étude préparatoire confidentielle que nous avons pu consulter. Le secteur concerné, réparti sur trois vallons agricoles, représente une superficie de 45 à 47 hectares suivant les sources, désormais classée « zone d’exploitation à accès contrôlé ».

Une terre aux enjeux plus vastes

En valorisant le manganèse, l’État vise la souveraineté industrielle dans les filières des batteries électriques et de l’acier. Si l’objectif paraît légitime, le coût local est élevé. Le manganèse issu de ce type de gisement – avec une teneur de 48 % – représente un revenu potentiel brut de plus de 350 millions d’euros sur 20 ans. Une manne que les exploitants agricoles comparent difficilement à leur revenu moyen de 300 euros par hectare en cultures de blé ou de colza.

Cette décision intervient dans un contexte de tension sur le marché mondial :

  • Production mondiale de manganèse en 2024 : 18,8 millions de tonnes
  • Principaux producteurs : Afrique du Sud (9,1 M), Gabon (3,5 M)
  • France : Moins de 0,1 % de la production, mais présence de gisements inexploités

Des autorisations délivrées sans concertation locale

Du côté de la préfecture, la démarche se justifie par l’« urgence climatique et industrielle », une terminologie de plus en plus fréquente depuis l’annonce par Bruxelles d’un plan européen de matériaux critiques.

Mais les habitants dénoncent une absence de dialogue. Le maire actuel affirme ne pas avoir été consulté avant la procédure de classement des terrains. Une enquête publique ? Elle aurait été affichée trois jours sur le panneau numérique de la sous-préfecture à 22 kilomètres du hameau concerné.

Tableau comparatif des pertes agricoles et gains miniers estimés

Usage du sol Surface concernée Revenu annuel estimé (€) Projection sur 20 ans (€)
Agriculture (blé, orge, colza) 47 ha 14 100 282 000
Extraction de manganèse 47 ha 15 à 18 millions 300 à 360 millions

Un silence imposé sous contrat

Certains exploitants auraient reçu des propositions de dédommagement sous conditions strictes de confidentialité. D’autres refusent, comme Claude Mancet. Il dit avoir écarté un chèque de 80 000 euros. « Ils m’achètent le silence, mais pas mon sol », résume-t-il, amer. D’autres ont cédé, dans le flou d’une situation que personne au village ne comprend vraiment.

« Ils ont dit ‘classifié’, alors on n’a plus le droit d’en parler. Même devant les élus. Je ne pensais pas vivre une expropriation déguisée à mon âge. »

La bataille juridique se profile

Un collectif d’agriculteurs et de citoyens découvre aujourd’hui que leur terrain est concerné par une procédure de « Déclaration de projet d’intérêt général ». L’argument avancé : la sécurisation des matières premières. L’avocat François Delcourt, qui suit le dossier, estime que l’opacité du processus pourrait faire l’objet d’un recours devant le tribunal administratif.

Mais une autre question commence à émerger : est-ce un cas isolé ? Selon des documents obtenus en exclusivité, cinq autres communes du Poitou-Charentes feraient l’objet d’une évaluation géologique pour des métaux stratégiques. Là où certains voient un avenir industriel, d’autres pressentent une ère de désertification agricole.

Une fracture rurale sur fonds de minerais

Ce gisement n’est peut-être qu’un point sur la carte. Mais sur le terrain, c’est un virage. Pour les agriculteurs comme Claude, les lignes sont claires : « Quand la terre ne vaut plus qu’en profondeur, c’est la surface qui meurt. »

Le débat qui s’ouvre dépasse les 47 hectares barricadés. Il pose la question de la gouvernance des ressources stratégiques et de ceux qui, jusqu’ici, cultivaient dessus en silence.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut