Dans la commune normande de Saint-Clément-des-Vallées, 812 habitants et une salle des fêtes qui sent encore la cire, le dernier conseil municipal n’a pas été de tout repos. En cause : la découverte, en contrebas du hameau de La Fosse, d’un gisement d’argiles kaoliniques que certains décrivent déjà comme étant de « qualité céramique ». L’expression, soufflée par un élu lors de la réunion, a fait bondir plusieurs voix autour de la table. Et depuis, rien ne va plus.
Un sous-sol à haute tension
Ce qui aurait pu rester enfoui n’a pas tardé à remonter en surface. La découverte du gisement a été confirmée par une étude géotechnique commandée à l’initiative de l’ancien exploitant agricole de la parcelle, Jean-Luc Frémont. Ce dernier cherchait à évaluer la portance de ses terrains en vue d’un projet de permaculture extensive. À la place, il a mis au jour une argile blanche, riche en kaolinite, dont l’analyse a révélé des propriétés proches de celles utilisées en poterie haut de gamme.
La commune, propriétaire d’un tiers du terrain en indivision, a été informée dans la foulée. Ce fut le point de départ d’un bras de fer politique inattendu.
« C’est une occasion unique pour la commune, une vraie ressource locale, et on doit en débattre sérieusement. Mais si c’est pour défigurer le paysage ou confier ça à un bétonneur, non merci », confie Lucille Mercier, élue d’opposition, potière amateur et défenseuse des savoir-faire d’antan.
Diagnostic technique vs. intérêts locaux
Le rapport transmis par le Bureau départemental des sols évoque un gisement de plusieurs milliers de mètres cubes d’argile, réparti sur deux niveaux. La concentration en kaolinite varie de 35 % à 48 %. Un niveau suffisamment élevé pour envisager une utilisation en céramique artisanale ou semi-industrielle, selon les spécialistes consultés.
Voici les principaux résultats du prélèvement :
Profondeur | Teneur en kaolinite | Granulométrie | Utilisation potentielle |
---|---|---|---|
1,2 m | 35,4 % | fine | faïence |
3,7 m | 47,8 % | ultra-fine | grès céramique |
4,5 m | 44,2 % | moyenne | briqueterie spécialisées |
Mais l’intérêt industriel ne fait pas l’unanimité. Le maire, Antoine Girard, pour sa part, joue la carte de la prudence.
« On ne sait pas encore si ce gisement est économiquement exploitable. Il y a aussi des contraintes environnementales, des riverains. On ne va pas lancer une carrière pour trois brouettes d’argile blanche ».
Des visions qui s’entrechoquent
Le débat s’est cristallisé autour de deux visions. D’un côté, les partisans d’une exploitation douce à échelle artisanale, portée par une coopérative locale déjà intéressée par le projet. De l’autre, une opposition farouche venant des secteurs résidentiels riverains, qui redoutent le bruit, les camions, et la perte de valeur immobilière.
Le plan cadastral montre que la parcelle en question est entourée de haies bocagères et non classée en zone protégée. Mais elle se trouve à seulement 400 mètres d’un lotissement récent.
- Coopérative Bois et Argiles : favorable à l’exploitation artisanale
- Collectif de riverains de La Fosse : opposé à toute opération d’extraction
- Commission agricole locale : demande un moratoire et une étude d’impact indépendante
Un passé qui ressurgit
L’affaire ramène aussi à l’histoire minérale oubliée de la région. Dans l’Orne, les « fosses à pots » du Domfrontais, désormais recouvertes, faisaient vivre plusieurs familles jusqu’au début du XXe siècle. À Saint-Clément-des-Vallées, certains y voient une chance de renouer avec ce patrimoine.
Mais les souvenirs ne suffisent pas à apaiser les tensions grandissantes. Une réunion publique est prévue en septembre, avec comme invitée une géologue du BRGM pour détailler les implications d’une éventuelle exploitation.
« Si c’est pour faire un musée de la glaise, alors allons-y. Sinon, qu’on nous fiche la paix avec cette argile », glisse un habitant du lotissement, visiblement agacé par les allusions continues à la “qualité céramique”.

Et maintenant ?
Le conseil municipal, qui devait à l’origine voter pour l’abandon ou la mise en réserve du terrain, a finalement décalé la décision à octobre. En attendant, la parcelle est mise sous surveillance « pour éviter des prélèvements sauvages », dit-on officieusement.
Ce qui n’était qu’un rapport de sol s’est mué en tornade politique locale. Et au vu de la tournure, la terre n’a visiblement pas fini de faire trembler les élus.