À Varangeville, en Meurthe-et-Moselle, les entrailles d’une ancienne saline abandonnée dans les années 1960 viennent de révéler un potentiel économique inattendu. Au cœur des anciennes couches salifères, les saumures résiduelles renferment un trésor inattendu : du lithium en concentration exploitable. « C’est une veine d’or blanc », m’a lancé, les yeux brillants, Jean-Claude Ressaut, ingénieur hydrogéologue à la retraite, qui a été l’un des premiers à alerter sur cette présence atypique dans les nappes salines profondes.
Un miracle géochimique entre héritage et hasard
Durant plus d’un siècle, Varangeville a vécu au rythme du sel. L’exploitation s’est arrêtée dans les années 1960, laissant derrière elle des galeries inondées et des nappes saumâtres. C’est à l’occasion d’un forage exploratoire géothermique engagé en 2023 que les premières détections de lithium ont été faites. Au départ marginales, ces concentrations se sont révélées non seulement constantes, mais économiquement viables à plus de 120 mg par litre, selon les estimations de l’Institut de Géosciences de Nancy.
Dans les bassins d’évaporation, désormais inondés, les eaux salines riches en sels minéraux ont libéré du lithium via un phénomène combiné de lixiviation et de migration ionique lente. Ce contexte géologique singulier, mêlant couches salines fossiles et circulation souterraine lente, aurait concentré ce métal sur plusieurs décennies.
Un potentiel estimé à plusieurs centaines de millions
Les premières analyses commandées par le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) estiment que les réserves en place dans cette ancienne saline pourraient atteindre entre 18 000 et 25 000 tonnes de lithium métal, soit l’équivalent d’environ 142 000 tonnes d’hydroxyde de lithium, la forme prisée pour les batteries de voitures électriques.
Compte tenu des prix moyens du marché, qui tournent autour de 11 250 euros la tonne d’hydroxyde de lithium, le gisement pourrait représenter une valeur brute théorique allant jusqu’à 1,6 milliard d’euros. Bien sûr, ce chiffre ne prend pas en compte les coûts de développement, d’extraction, ni les pertes industrielles. Il s’agit d’un indicateur d’ordre de grandeur.
Les chiffres clés en un tableau
Paramètre | Valeur estimée |
---|---|
Concentration moyenne en lithium | 120 mg/L |
Volume exploitable détecté | 210 millions de litres |
Réserve estimée en lithium métal | 18 000 – 25 000 tonnes |
Valorisation totale (brute) | Jusqu’à 1,6 milliard d’euros |
Une extraction propre, sous haute surveillance
Contrairement aux extractions traditionnelles dans les salars sud-américains, la filière envisagée ici serait de type DLE (Direct Lithium Extraction), un procédé utilisant des membranes spécifiques permettant de capter uniquement le lithium sans évaporation massive d’eau. Le site pourrait bénéficier des infrastructures géothermiques existantes pour pomper la saumure chaude, réduisant significativement l’impact environnemental de l’opération.
Une dizaine d’années auparavant, personne n’aurait misé un centime sur nos vieilles galeries. Aujourd’hui, on discute avec des investisseurs allemands et norvégiens. Ce n’est plus une usine à gaz, c’est une opportunité concrète pour la Lorraine.
— Jean-Claude Ressaut, hydrogéologue

Un intérêt géopolitique en arrière-plan
L’Europe peine encore à sécuriser ses approvisionnements en lithium. En 2024, 78 % du lithium raffiné utilisé par l’UE provenait de Chine, selon Eurostat. Paris, dans sa stratégie pour une souveraineté industrielle, voit donc d’un bon œil ce genre d’initiative locale. Le ministère de la Transition écologique a ouvert cette année un guichet spécial pour « les projets miniers nationaux d’intérêt stratégique » — celui de Varangeville y est désormais inscrit.
L’Agence de la transition écologique (ADEME) évalue le coût initial d’un démonstrateur DLE entre 15 et 25 millions d’euros, une somme que la start-up lorraine Salinéo espère réunir dès l’an prochain. Son objectif : valider le modèle économique par une première phase pilote à partir de 2026.
Des questions encore ouvertes
Le projet soulève des débats locaux. Si certains saluent une possible « reconversion du sous-sol », d’autres pointent les risques hydrologiques et s’interrogent sur la compatibilité entre captation minérale et équilibre écologique. Les autorités préfectorales ont prévu une enquête publique dès l’hiver.
Reste aussi la difficulté technique de séparer le lithium des autres ions présents : sodium, calcium et potassium. Le rendement du procédé de séparation est estimé à 62 % pour l’instant, ce qui implique des pertes importantes et un ajustement du modèle industriel.
- Valorisation brute prometteuse, mais non garantie
- Procédé d’extraction encore expérimental en France
- Marge d’ajustement technologique importante

Un avenir suspendu aux investissements
D’ici deux ans, Varangeville pourrait devenir le premier site français d’extraction de lithium depuis saumures dans un ancien complexe salin. Rien n’est acté, mais les fondations sont là : des données géologiques solides, un gisement aux concentrations encourageantes, et une filière européenne en demande. Ce qui était un legs du passé industriel pourrait, peut-être, répondre aux défis du futur électrique.